La République démocratique du Congo franchit une nouvelle étape dans la réforme de son secteur médiatique. Le ministre de la Communication et Médias, porte-parole du Gouvernement, Patrick Muyaya Katembwe, a ouvert puis clôturé, ce lundi au Cercle de Kinshasa, les travaux de la Table ronde nationale sur la sécurité et la responsabilité des journalistes face aux enjeux de la Justice, de la sécurité nationale et de la lutte contre la désinformation.
Cette rencontre a réuni autour d’une même table les représentants du Gouvernement, de la Justice, des services de défense et de sécurité, du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC), de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) ainsi que plusieurs organisations professionnelles et de défense de la liberté de la presse.

Un cadre inédit de dialogue entre médias, Justice et sécurité
Placée sous le thème de « la sécurité et la responsabilité des journalistes », la rencontre visait à harmoniser l’application de l’Ordonnance-loi n°23/009 du 13 mars 2023 relative à l’exercice de la liberté de la presse, de la liberté d’information et d’émission, avec les dispositions du droit pénal congolais.
Dans son discours d’ouverture, Patrick Muyaya a salué une initiative qu’il considère comme historique pour le pays.
« De mémoire de journaliste, je ne me souviens pas avoir vu, en République démocratique du Congo, un cadre de cette envergure réunir autour d’une même table les professionnels des médias, le Gouvernement, la Justice, les services de sécurité, le régulateur et l’autorégulation », a-t-il déclaré.
Le ministre a rappelé que cette démarche s’inscrit dans la continuité des réformes engagées après les États généraux de la Communication et Médias organisés en janvier 2022, lesquels avaient formulé 80 recommandations destinées à moderniser le paysage médiatique national.

La professionnalisation du métier au centre des préoccupations
Au cours des échanges, le ministre de la Communication et Médias a insisté sur la nécessité de distinguer clairement le journaliste professionnel des autres acteurs présents dans l’espace numérique.
Pour Patrick Muyaya, cette clarification est essentielle afin de garantir que les protections prévues par la loi bénéficient effectivement aux professionnels de l’information et contribuent à renforcer la crédibilité du métier.
« Nous avons une belle loi et nous avons commencé à nous crédibiliser et à nous repositionner », a-t-il affirmé.
Dans cette logique, il a mis en avant la Carte d’identité professionnelle (CIP) comme principal outil d’identification et de protection des journalistes. Le Gouvernement entend accompagner la deuxième phase de délivrance de cette carte par l’UNPC, avec un processus désormais orienté vers la numérisation et la dématérialisation.
L’ambition est de constituer un fichier fiable des journalistes, de sécuriser davantage le document et de faciliter sa reconnaissance par les institutions publiques, les juridictions et les services de sécurité.

Ni immunité pour les journalistes, ni restrictions abusives
Patrick Muyaya a également rappelé l’importance des mécanismes de droit de réponse et de droit de rectification prévus par l’Ordonnance-loi de 2023. Selon lui, ces dispositifs doivent permettre de résoudre prioritairement les différends liés aux contenus médiatiques avant tout recours judiciaire.
Le ministre a toutefois tenu à préciser que les garanties reconnues aux journalistes ne constituent pas une immunité judiciaire.
« Il ne s’agit ni d’accorder une immunité au journaliste, ni de neutraliser le Code pénal. Lorsqu’une infraction de droit commun est constituée, la Justice conserve pleinement sa compétence », a-t-il souligné.
Parmi les recommandations avancées figurent notamment la possibilité d’une circulaire du Procureur général près la Cour de cassation destinée à orienter les magistrats dans le traitement des dossiers impliquant des journalistes professionnels, ainsi qu’un renforcement de la coopération entre les institutions judiciaires, les services de sécurité et les organisations professionnelles des médias.

Guillaume Ngefa plaide pour un équilibre entre liberté et responsabilité
Prenant la parole à son tour, le ministre d’État, ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Guillaume Ngefa, a rappelé que la liberté de la presse demeure un pilier fondamental de la démocratie.
Il a cependant insisté sur la nécessité d’exercer cette liberté dans le respect de la dignité humaine, de la présomption d’innocence et du droit à un procès équitable.
Face à la montée de la désinformation et à l’impact des réseaux sociaux, le ministre d’État a mis en garde contre la diffusion d’informations non vérifiées, des accusations infondées et des discours de haine susceptibles de fragiliser la cohésion nationale.
Pour lui, la responsabilité professionnelle du journaliste ne doit jamais être assimilée à une responsabilité pénale automatique.
« La liberté de la presse doit être pleinement protégée, la responsabilité doit être appréciée conformément au droit et l’autorité de l’État doit s’exercer dans le respect des libertés fondamentales et de l’indépendance de la Justice », a-t-il déclaré.
Le CSAC et l’UNPC rappellent leurs missions
Le président du CSAC, Christian Bosembe, a quant à lui souligné que l’exercice du journalisme ne place aucun citoyen au-dessus de la loi.
« Être journaliste ne signifie pas être au-dessus de la loi. Un journaliste qui commet une infraction doit, comme tout citoyen, répondre de ses actes dans le respect de la loi et des garanties judiciaires », a-t-il affirmé.
Une position qui met en évidence la recherche d’un équilibre entre la protection de la liberté de la presse et le respect des obligations légales et déontologiques.
De son côté, le premier vice-président de l’UNPC, Cyrille Kileba, a plaidé pour la reconnaissance effective de la Carte d’identité professionnelle par l’ensemble des services de l’État.
Selon lui, cette reconnaissance est indispensable pour consolider le statut professionnel du journaliste et faciliter son identification dans l’exercice de ses fonctions.
Journalistes en danger plaide pour un mécanisme national de protection
Intervenant au nom de l’ONG Journalistes en danger (JED), son président Donat M’Baya a insisté sur le lien étroit entre sécurité des journalistes, responsabilité éditoriale et préservation de la paix.
« Protéger le journaliste, ce n’est pas le placer au-dessus de la loi. C’est reconnaître que l’information d’intérêt public est un bien commun, et qu’un journaliste libre et responsable est un allié de la paix, de la cohésion nationale et de la souveraineté informationnelle de la République », a-t-il déclaré.
Il a appelé à la mise en place d’un mécanisme national de protection des journalistes, à l’adoption de recommandations concrètes ainsi qu’à la désignation de points focaux dans les institutions concernées.
Vers une Déclaration de Kinshasa sur la sécurité des journalistes
Cette table ronde s’inscrit dans la continuité du Forum des médias de juillet 2025 et du Forum sur l’engagement citoyen des médias pour la paix et la cohésion nationale organisé en avril 2026 à Kinshasa.
À l’issue des travaux, les participants devraient formuler des recommandations opérationnelles, élaborer un protocole national d’alerte pour la sécurité des journalistes et renforcer le dialogue permanent entre les médias, la Justice et les services de sécurité.
Parmi les résultats attendus figure également l’adoption d’une Déclaration de Kinshasa sur la sécurité des journalistes et l’application de l’Ordonnance-loi n°23/009.
Une volonté d’ancrer la réforme dans les pratiques
En ouvrant puis en clôturant personnellement cette table ronde, Patrick Muyaya a réaffirmé sa volonté de faire du dialogue institutionnel un levier de consolidation de l’État de droit. Le défi reste désormais de transformer les garanties prévues par la loi en mécanismes concrets de protection, tout en veillant au respect des obligations professionnelles et des responsabilités légales des journalistes.
Pour les participants, la construction d’un environnement médiatique libre, responsable et sécurisé constitue aujourd’hui une condition essentielle pour renforcer la démocratie et lutter efficacement contre la désinformation en République démocratique du Congo.







